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Lu pour vous : Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey


Le sultan Moulay Youssef et le Maréchal Lyautey en 1925 (Archives du Maroc)

Le sultan Moulay Youssef et le Maréchal Lyautey en 1925 (Archives du Maroc)

Le maréchal Lyautey a personnifié la présence française au Maroc. Il y a surtout renforcé l’autorité de la monarchie.

L’action d’un homme est à l’origine d’une formidable fabrication de l’Histoire du Maroc moderne. Celle d’une «exception marocaine» que le prince Moulay Hicham, cousin du roi, renie mais traduit volontiers par «une épaisseur historique» pour expliquer par quel miracle Mohammed VI a été épargné par les révolutions arabes.

Son nom: Louis Hubert Lyautey, résident général au Maroc d’avril 1912 à octobre 1925.  Lyautey demeure une icône largement respectée du Maroc indépendant. Un cas unique au sein du monde musulman, où une figure de la colonisation n’est pas honnie.

L’homme a consacré l’essentiel de sa carrière à la France coloniale, dont plus de vingt ans à l’Afrique du Nord. Mais c’est au Maroc qu’il a donné toute la mesure de son talent, au point que les élites dirigeantes du pays, qu’il contribua plus que nul autre à faire passer sous le joug colonial, n’ont cessé d’inscrire leur action dans ses pas. Peut-être même sans le savoir vraiment de nos jours.

La légende dorée du «bon colonial»

«En Lyautey, la France désire absoudre sa brutalité coloniale, ainsi que le regard hautain qu’elle porta sur les "indigènes". Quant au Maroc, il trouve en cet homme la preuve du caractère unique de son destin, tandis que ses élites s’honorent d’avoir reçu tant de puissance et de dignité des mains de ce conservateur émérite», écrivait l’historien Pierre Vermeren dans Le Journal Hebdomadaire.

Avant lui, les historiens Charles-André Julien dans Le Maroc face aux impérialismes (1978) et Daniel Rivet Lyautey et l’institution du Protectorat français au Maroc (1988) ont déconstruit le mythe de l’architecte du protectorat, expliquant comment sa vision de la société marocaine a eu un impact considérable sur le Maroc moderne.

Mais qui fut Lyautey pour le Maroc au-delà de la légende dorée que lui ont tressée ses hagiographes? Le personnage se singularise par sa complexité: monarchiste au service de la République, Général méprisant l’esprit militaire, catholique défenseur de l’Islam, légitimiste qui choisit un sultan à sa convenance, inventeur du protectorat, dirigeant imbu de son autorité mais qui dénie celle de sa tutelle, l’homme déroute autant qu’il éclaire certains débats et enjeux du Maroc d’aujourd’hui.

Des convictions royalistes affirmées

Louis Hubert Lyautey est né à Nancy en 1854 dans une famille aristocratique lorraine. Catholique et royaliste, celle-ci donne par tradition ses hommes à l’institution militaire. Le jeune Lyautey assiste aux avant-postes à la débâcle française de 1870 face à la Prusse. Il hésite alors entre l’habit ecclésial et la tenue d’officier. En 1873 s’impose le choix de Saint-Cyr, pour forcer le destin et défier le triste sort d’une patrie abaissée. Signe avant-coureur, sa première affectation le conduit deux ans en Algérie.

Lyautey a des convictions royalistes affirmées. Il se dit légitimiste par défaut. Féru d’histoire et rêveur de gloire, il vit difficilement l’enracinement de la République. Mais lui, conservateur dans l’âme, est peu enclin à la conspiration.

Lyautey mène alors une brillante carrière d’officier de cavalerie, fréquentant assidûment salons mondains et milieux artistiques parisiens. A Paris, il brille par son esprit, sa plume et son art de la mise en scène à l’aube de sa carrière marocaine. Toujours célibataire, il n’a pas encore cependant charnellement prouvé son homosexualité.

À 40 ans, il quitte la France pour l’Indochine nouvellement colonisée. Elle sera sa «révélation», lui qui cultive en secret une fougue bismarkienne. Il y seconde le général Gallieni. Cette grande figure de la France des tropiques, de cinq ans son aîné, est un officier non-conformiste. Il invente la «tactique de la tâche d’huile», laquelle consiste à soumettre, sécuriser et séduire les populations «indigènes». Au seul rapport de force, il convient de substituer «un ordre juste», respectueux des coutumes et de la hiérarchie traditionnelle.

Lyautey est séduit par cette approche, tout autant que par Gallieni, dont il partage désormais les convictions et l’homosexualité. À l’orée de ses cinquante ans, déjà doté d’un riche passé colonial, le colonel Lyautey est affecté aux confins algéro-marocains.

Là, il y prépare l’encerclement de l’Empire chérifien. Cette expérience algérienne est déterminante dans la carrière de Lyautey. L’homme y apprend la rudesse du Maghreb, le désert, les tribus, l’Atlas, la noblesse des guerriers berbères, mais aussi les colons, leur morgue et l’esprit d’accaparement qui les anime.

À l’assaut du Maroc grâce aux rebelles

En Algérie, Lyautey acquiert la conviction que la France doit s’affranchir des traités qu’elle a conclus avec le vieil Empire chérifien. De son compagnonnage avec Gallieni, il retient la tactique de l’occupation progressive. La conquête du Maroc, dont il devient l’ardent défenseur à Paris, doit s’opérer grâce à ses forces centrifuges, les tribus «siba» c’est à dire rebelles au sultan, sans tenir compte du pouvoir central —le fameux Makhzen— jugé faible et sans importance.

L’accord franco-allemand de 1911 donne à la France les mains libres au Maroc, hormis les territoires laissés à l’Espagne. Elle se charge d’en assurer le contrôle au moment où l’étranglement financier du sultan et les concessions imposées à Moulay Hafid incitent les tribus et les chefs de guerre à le défier, et prendre la tête du jihad. Pour Lyautey, la France doit rétablir l’ordre en s’entendant avec les tribus récalcitrantes, qu’il estime désireuses de se débarrasser du joug d’un pouvoir tyrannique.

Il incite le gouvernement français à soumettre le Maroc. Le diplomate accrédité, Eugène Regnault, se saisit d’un appel à l’aide suggéré au sultan, et impose, le 30 mars 1912, le Traité de protectorat, dit «de Fès». Ce diplomate devient le premier résident général. Mais le plan échoue. L’annonce du traité, qui place le pays sous la protection des «chrétiens», provoque une levée en armes. Lyautey est alors nommé Résident général.

La rénovation d’une dynastie décrépie

Constatant que la France «marche dans le vide» au Maroc, l’officier pragmatique et intelligent abandonne rapidement ses illusions. Il estime que ce n’est pas de l’abaissement du Sultan qui viendra le retour à l’ordre, mais de l’application du traité, qui prévoit le respect de la souveraineté de l’État chérifien et du pouvoir législatif du Sultan, sous la tutelle de la France. La monarchie alaouite recevait ainsi son premier gage de survie.

Lyautey sécurise le Maroc central, transfère la capitale de Fès, alors assiégée par les tribus, à Rabat, et assure l’exil du sultan Moulay Hafid qui abdique. Lyautey fait avaliser par les oulémas —les gardiens de la foi— l’élection de son frère, Moulay Youssef, qu’il choisit pour sa réserve, sa piété et son manque de personnalité.

Pourtant, Lyautey s’attache à restaurer le trône alaouite dans une splendeur rénovée. Fasciné par cette monarchie surgie du fond des âges et épargnée par la modernité, ce conservateur esthète veut rétablir la pompe d’un sultanat décrépi. Il s’emploie alors à lui réinventer un décorum déjà fantasmé par les orientalistes et un faste que poussera bien plus tard à leur paroxysme Hassan II.

Lyautey considère alors par simple tactique ou profonde conviction – les historiens demeurent partagés sur cette question —que, seule, la restauration du pouvoir du Sultan dans son prestige et sa tradition, peut rassurer le peuple et ses notables, et briser le cercle d’une insurrection que cet admirateur de l’ancien régime tend à sublimer. Une idée qui deviendra le ciment du trône. Aujourd’hui encore quand la monarchie est menacée, c’est l’épouvantail de la désagrégation de toute une nation qui est brandi.

Lyautey est un homme du XIXe siècle séduit par «l’indirect rule»britannique, qui permet à l’Angleterre victorienne de contrôler l’immense Empire des Indes, et à son alter ego lord Cromer, «simple» consul, de diriger l’Egypte. Au grand dam des coloniaux, il s’honore d’être le «premier serviteur de Sidna» (Notre Seigneur).

En un geste qui frappe les imaginaires, Lyautey n’hésite pas à tenir l’étrier du sultan, lorsque celui-ci descend de cheval dans les grandes occasions. Comment ne pas penser un siècle plus tard à tous ceux aujourd’hui, politiques, hommes et femmes de pouvoir, intellectuels et célébrités d’Occident qui à chaque occasion qui se présente, tiennent la bride à Mohammed VI pour vanter ses mérites?

La monarchie, «une créature» de la France

Mais le Général est vite rattrapé par les nécessités de sa fonction et son caractère autoritaire. Lorsque, le 10 octobre 1912, Lyautey écrit à son ami Albert de Mun, «Je crois que Moulay Youssef est ma plus belle réussite», il signifie que l’édifice du protectorat est vicié, le contrôle s’exerçant sur une «créature du résident général». De surcroît, le résident s’évertue à maintenir le sultan en vase clos, entouré de «vieux Marocains rituels», sans contact avec les Européens, les automobiles et les dîners au champagne. La conservation confine alors à la momification.

Et que dire de la «politique des grands caïds»? Lyautey s’illusionne sur les «seigneurs de l’Atlas», chefs tribaux qu’il assimile aux pairs de France, cette vieille noblesse d’épée issue de la féodalité qui égale en dignité la Famille de France. Son royalisme nourri par Charles Maurras livre des millions de montagnards à la tyrannie du Glaoui, délaissant tout contrôle au profit de l’arbitraire le plus extrême.

Encore une fois, le parallèle avec l’actualité est saisissant. En France, la Ve République a toujours été conciliante avec les pouvoirs orientaux à la poigne de fer. De gauche comme de droite, les politiques français ont encouragé la monarchie marocaine à demeurer sous cloche, perpétuant d’une part sa dépendance à la France et encourageant le renouvellement d’une élite cooptée et asservie.

Pour porter ces convictions, Lyautey s’entoure d’hommes atypiques qui doivent à la fois porter les projets du chef, faire respecter la France des musulmans, conserver le «Vieux Maroc», et faire surgir cette «Californie française» autour de Casablanca, que Lyautey appelle de ses vœux. La cooptation makhzénienne, si redoutable aujourd’hui était née.

Le protectorat, une «fiction»? s’interroge Lyautey

Entre autoritarisme éclairé et pesanteurs coloniales, que reste-t-il du protectorat et de son essence, le «contrôle»? Dans sa stupéfiante «note du coup de barre» du 18 novembre 1920, Lyautey s’interroge. Et si le Protectorat n’était «qu’une fiction»? Mais il se lance aussitôt dans «le plus dur constat d’échec qu’un homme d’État ait dressé contre sa propre œuvre».

«Dans la pratique, Moulay Youssef n’a aucun pouvoir réel, il n’a de rapports qu’avec le conseiller chérifien (NDLR: Lyautey) qu’il voit journellement, mais c’est tout». Le Protectorat fait approuver au sultan des textes préparés par les services de la Résidence. Les Français ont l’administration directe «dans la peau», déplore Lyautey, qui constate qu’on «en arrive de plus en plus à l’administration directe». Mais de coup de barre, il n’y eut point, et le constat demeura sans suite.

Impuissant à appliquer le Protectorat, Lyautey en tire les enseignements. Au-delà de ses boutades sur le caractère éphémère de la présence française au Maroc, le Résident manifeste une étonnante et prémonitoire lucidité. Moins de 10 ans après le traité, il écrit:

«À défaut des débouchés que notre administration leur donne si maigrement et dans des conditions si subalternes, (la jeunesse marocaine) cherchera sa voie ailleurs», et «le mouvement d’idées qui est en train de naître à côtés de nous, à notre insu», tôt ou tard «prendra corps et éclatera».

En écho à cette prémonition, le vieux Maréchal déclare lors du Conseil de politique indigène à Rabat, le 14 avril 1925:  

«Il est à prévoir, et je le crois comme une vérité historique, que, dans un temps plus ou moins lointain, l’Afrique du Nord évoluée, civilisée, vivant de sa vie autonome, se détachera de la métropole. Il faut qu’à ce moment-là – et ce doit être le but suprême de notre politique – cette séparation se fasse sans douleur et que les regards des indigènes continuent à se tourner avec affection vers la France».

Un royaume façonné de toutes pièces

L’ampleur de l’héritage laissé par Lyautey est assez considérable. L’empreinte la plus puissante concerne le trône chérifien, qu’il a reconstruit et pérennisé, doté d’un pays soumis et pacifié, et dont il a réinventé le prestige et la puissance. L’absence d’équivalent dans tout le monde musulman est à lui seul la preuve de l’ampleur de ce travail. Après 1912, Lyautey s’est attaché à réaliser la «pacification» du Maroc au nom du sultan.

Mais l’empreinte de Lyautey excède l’héritage étatique marocain. Jusqu’à la fin du Protectorat le 2 mars 1956, les 13 Résidents qui succèdent à Lyautey s’appliquent à «faire du Lyautey». Pourtant, leur conservatisme souvent frileux et parfois borné ne résiste pas à la comparaison. Lui avait anticipé l’indépendance du Maroc à l’aube des années 20. Mais les convictions de Lyautey, ses goûts et ses représentations, ont aussi durablement conforté un modèle politique et social marocain.

Dans Lyautey écrivain (1976), André Le Révérend souligne ses conceptions très peu démocratiques, un euphémisme… Lyautey considéra dès sa jeunesse qu’il appartenait à «une caste supérieure», et ne doutait pas d’avoir «le sentiment dans le sang» de faire partie «de la classe sociale la plus élevée». Cette propension à la suffisance sociale lui donnait l’assurance d’être dans son bon droit, d’être le «right man» appelé de ses vœux à la reconstruction de «l’Empire fortuné». Il aurait pu endosser le rôle du «Général revanche» selon l’expression de l’historien Daniel Rivet face à l’Allemagne, ou encore devenir le «Mussolini de la France» des années 30, mais l’histoire lui offrit le Maroc. Il le marqua d’une manière indélébile.

Un mépris hérité pour la démocratie

Le premier héritage qui transcende le Protectorat, c’est l’excès d’autorité du pouvoir d’État, et plus encore de son chef. Lyautey «considérait son pouvoir comme régalien, il se voulait entièrement libre», note Charles-André Julien. Son successeur, le Résident Alphonse Juin, ne s’y trompe pas, qui déclare au Président Vincent Auriol le 5 octobre 1947: «Oui, Lyautey instaura l’administration directe (…). Tous auraient fait comme Lyautey. Il fallait d’abord créer l’État chérifien». Jacques Berque, ancien contrôleur civil, reprend à son compte cette formule en vogue depuis Lyautey:

«Le Maroc est un pays où l’autorité est un postulat administratif. On n’y parle jamais de contrôle de l’autorité, mais d’autorité de contrôle».

Point besoin d’épiloguer pour analyser l’usage qu’ont fait de cette pratique les dirigeants du Maroc indépendant.

Le second héritage durable est l’extrême fragilité du sentiment démocratique, a fortiori républicain, légué par Lyautey. Ce représentant de la République n’avait que mépris pour elle, lui préférant l’autorité sans contrôle, et le respect des hiérarchies traditionnelles. Lyautey agit toujours en «patron et non en démocrate» et a «dans la peau le dogme des hiérarchies sociales».

Lyautey a révoqué certains de ses fonctionnaires, même de qualité, pour républicanisme, mais s’accommode de la corruption de ceux qui le servent, s’ils lui obéissent. Confrontées au spectacle d’une France autoritaire éloignée des principes qu’elle proclame, les élites marocaines restent souvent à l’écart des idées démocratiques, et se demandent légitimement si la République française n’est pas, elle aussi, une fiction. Pour eux, des expériences comme celle du Mouvement du 20 février sont soit au mieux romantiques soit au pire dangereuses pour «l’ordre établi» si cher à Lyautey.

La consécration d’une société de castes

Le troisième héritage manifeste de Lyautey est la perpétuation au Maroc d’un ordre social particulièrement inégalitaire. Devant les chefs indigènes, Lyautey déclare en octobre 1916:

«Le Makhzen fortuné, les chefs héréditaires et les Pachas forment autour de lui (le sultan) comme une couronne éclatante de joyaux précieux».

Dans la directive politique qui découle de cet éloge aux grandes familles, Lyautey exige de ses administrateurs «que les rangs et les hiérarchies soient conservés et respectés, que les gens et les choses restent à leurs places anciennes, que ceux qui sont les chefs naturels commandent et que les autres obéissent». Une doctrine plus que présente aujourd’hui où l’esprit de caste est une norme difficilement transgressable.

Cette politique s’est matérialisée par les «écoles de fils de notables», les collèges musulmans, l’école des officiers de Dar el Beïda de Meknès, ou encore la politique des Grands Caïds. Plus tard, ce seront les lycées de la Mission française qui assureront cette politique de «coopération» dont l’un des plus imposants, celui de Casablanca, porte le nom du Maréchal Lyautey. Lorsque le Résident Eirik Labonne déclare en 1947, «Nous avons misé sur une oligarchie, sur une caricature d’aristocratie (…). Jouons maintenant la carte du peuple», il était déjà trop tard pour voir éclore une transition démocratique et socialisante.

Dans ces conditions, «structurellement, Ben Barka n’avait qu’une chance infime de devenir le Bourguiba marocain», résume avec justesse Pierre Vermeren.

Aussi, la biographie de Lyautey et sa politique marocaine expliquent bien des réalités sur le Maroc de Mohammed VI. Elle n’était pourtant pour lui «qu’une province de son rêve».

Ali Amar

D’après les travaux, articles et ouvrages de Pierre Vermeren, Charles-André Julien et Daniel Rivet

Source : SlateAfrique

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LU POUR VOUS : Comment le Maroc a été vendu ?


Le protectorat n’a pas commencé en 1912, mais dès 1830. Endettés, menacés, dépassés, les sultans ont préféré brader le royaume plutôt qu’abandonner le trône. Enquête sur les secrets financiers et les intrigues politiques qui ont conduit le pays à la plus grande humiliation de son histoire. 

Le sultan alaouite trinque avec ses alliés français alors que les Imazighens subissaient le génocide dans les Atlas.

Il est a priori facile de dater l’histoire du protectorat : 1912 – 1956. Mais ce n’est qu’une apparence, une vitrine officielle. En réalité, l’histoire est plus longue et beaucoup plus complexe qu’on ne pourrait le croire. Quand, exactement, tout a-t-il commencé ? La réponse dépend des écoles. Politiquement, comme on peut le lire chez Abdellah Laroui, “l’Etat marocain a cessé d’exister à partir de 1880” (in L’Histoire du Maghreb), c’est-à-dire au moment où un rendez-vous important, la conférence de Madrid, a placé le royaume sous contrôle international. Militairement, le pays s’est effondré dès 1844, au lendemain de la bataille d’Isly. Economiquement, il a subi des récessions de plus en plus fortes tout au long du 19ème siècle.
Alors, quelle date retenir ? Consensuellement, la plupart des historiens s’accordent sur l’importance symbolique de l’année 1830. “C’est là, avec l’arrivée de la France en Algérie, que l’histoire marocaine a définitivement basculé”, résume le chercheur Mustapha Bouaziz. L’irruption brutale de l’Europe et de son cortège de valeurs agressives (ses armées, ses politiques, son système économique) a plongé le Maroc dans une sorte de purgatoire. C’est l’année où le compte à rebours devant aboutir à un protectorat en bonne et due forme est enclenché.

Quand le vent du nord a soufflé
Nous sommes donc en 1830, en plein cœur de ce siècle où la face du monde est en train de changer. Pendant que la révolution industrielle (chemins de fer, réseaux routiers, exploitation des sous-sols, développement maritime, matériel de guerre, etc.) et la croissance économique gagnent le monde occidental à toute vitesse, le Maroc vit en autarcie, fermé, jalousement replié sur lui-même. De l’intérieur, le pays bouillonne, soumis aux soubresauts d’une folle instabilité politique. L’anarchie régnante fait ressembler l’ancien empire à un homme au bord de la crise de nerfs. Les sultans se succèdent à un rythme frénétique. En un siècle, depuis la mort de Moulay Ismaïl, le pays a connu pas moins de 20 règnes. Certains sultans n’ont régné que quelques mois à peine, alors que d’autres ont pu, à la faveur de coups d’Etat et de renversements d’alliances, abdiquer avant de retrouver leur trône plusieurs années plus tard : à lui seul, le sultan Abdallah II a ainsi accumulé six règnes intercalés d’autant d’intermèdes.
Le pays est globalement coupé en deux : le bled Makhzen (plaines, ports, grandes villes) soumis à l’autorité du sultan, et le bled siba (montagnes) dissident. Les frontières entre les deux Maroc fluctuent selon la fréquence et la portée des harkas, les expéditions punitives menées par le sultan en personne.
L’organisation de la vie sociale repose sur des règles héritées du Moyen-Age. Agriculture, élevage et artisanat constituent l’essentiel de l’activité économique. Le volume du commerce interne est faible du fait de la difficulté du transport : les routes sont inexistantes et l’insécurité est telle que le pays ressemble à un ensemble d’enclaves. Les déplacements sont lents, coûteux et extrêmement dangereux. Les villes fonctionnent pratiquement sous un régime d’autonomie alimentaire et la campagne est contrôlée par les tribus locales. La vie sociale est par ailleurs rythmée par les cycles de famines et d’épidémies. L’enseignement est réduit à sa plus simple expression (le religieux) et reste confiné dans les médersas-mosquées. Et il n’existe d’autre médecine que la traditionnelle, à base d’herbes et de produits-miracles.

L’Etat, c’est le sultan
Et l’Etat dans tout cela ? Il existe, bien sûr, mais dans une configuration très éloignée des schémas alors en vogue de l’autre côté de la Méditerranée. Du hajib-chambellan au vizir de la mer (équivalent d’un ministre des Affaires étrangères), en passant par l’amine des oumana (ministre des Finances) et le wazir chikayate (ministre de la Justice), tous ont leurs bniqas-bureaux à l’intérieur du palais. Ce qui ne laisse guère de place au doute quant à la nature du système politique. L’Etat, c’est le sultan. C’est lui qui convoque ministres et conseillers à tour de rôle, rarement ensemble, c’est lui aussi qui nomme et contrôle ses représentants dans le pays profond, les caïds et pachas. Bien entendu, l’amalgame Etat-Sultan a une terrible conséquence : quand le roi mène bataille loin de son palais, c’est-à-dire la moitié de son temps, c’est pratiquement tout l’Etat qui est en berne et l’ensemble du pays est alors livré à lui-même.
On en vient à un autre point important, qui explique à lui seul l’extrême vulnérabilité du royaume chérifien : l’armée. En dehors de factions traditionnellement fidèles (les Boukhara, les Oudaïa, etc.), l’essentiel des troupes est fourni par ce qu’on peut appeler des “intermittents de la guerre” : des combattants occasionnels qui peuvent prendre part à une harka avant de rentrer, à la fin de l’expédition, dans leurs tribus respectives.
On comprend dès lors que cette armée, à l’état de forme aléatoire, à la motivation incertaine et aux effectifs si fluctuants, ait perdu pratiquement toutes les batailles dans lesquelles elle s’est engagée durant le 19ème siècle.

Les pauvres payent pour les riches
Examinons à présent le nerf de la guerre : l’argent. On verra là aussi comment l’organisation du “système financier” du royaume a été à l’origine de son asphyxie et l’a mené tout droit à la mise sous protectorat.
Avec un sous-sol riche mais largement inexploité (sel gemme, cuivre), les principales ressources se réduisent aux impôts et aux droits de douane aux ports. Entre le Makss, le Ma’ouna, la Naïba, la N’foula et la Jiziya, les droits et impôts sont si nombreux qu’ils constituent la première source de soulèvement populaire. En dehors de certaines corporations (les tanneurs à Fès), il n’existe aucun syndicat et aucun moyen de contrer l’arbitraire. La dissidence devient la règle. Un citoyen ou une tribu en colère, c’est un petit Maroc, un de plus, qui bascule dans le bled siba et constitue une nouvelle poche de résistance à l’autorité du “gouvernement” central.
Le phénomène est d’autant plus fréquent que les impôts ne sont ni généralisés ni équitablement répartis. Les Chorfa, tribus alliées et fidèles du sultan, en somme une partie de la bourgeoisie locale, en sont exonérées. Le schéma tient du cliché, ou presque : les pauvres payent pour les riches. Mais, comme nous le rappelle le chercheur Mustapha Bouaziz, “même les riches risquent à tout moment de perdre leurs biens s’ils en viennent à provoquer un coup de sang du sultan”.
La pratique de l’imposition fonctionne au mieux comme une caisse de compensation, au pire comme un gigantesque racket légal. Quand les villes, jadis florissantes grâce au commerce caravanier, sont asphyxiées par le déferlement des vagues européennes, le Makhzen se tourne vers la campagne, déjà pauvre, pour rançonner les tribus via de nouveaux impôts. On imagine aisément le climat social d’alors, avec des ports accrochés aux pieds de l’Europe et une campagne au bord de l’insurrection générale.

Un seul objectif : gagner du temps
Dans ce Maroc qui ressemble furieusement à une bombe à retardement, le commerce extérieur et les activités d’import-export restent une fenêtre intéressante. Probablement la seule. Mais elle est menacée par deux phénomènes récurrents : le monopole du sultan et la protection accordée aux intérêts européens. Le monopole sultanien (les négociants doivent s’affranchir d’un dahir d’agrément-délégation signé par le sultan et ne peuvent léguer aucun des biens accumulés) est un moyen de contrôler l’enrichissement des sujets marocains. “Le sultan accorde plus facilement ses agréments aux juifs au détriment des musulmans. A ses yeux, les juifs ne constituent aucune menace politique et peuvent par conséquent accumuler plus de richesses”, analyse Mustapha Bouaziz.
La protection accordée aux Européens, d’abord aux commerçants britanniques et français, ensuite à l’ensemble des pays occidentaux, crée une interminable série de désordres : l’exonération des taxes et impôts réduit considérablement les recettes de l’Etat, l’arrivée massive des produits européens tue l’embryon d’industrie locale et dévalue la monnaie nationale. Sans oublier que la protection étendue aux employés et aux relations marocaines de ces mêmes Européens est au final un sauf-conduit qui offre à des milliers de sujets la possibilité d’échapper financièrement, et même juridiquement, à l’autorité du sultan.
Les rois qui se sont succédé tout au long du 19ème siècle ont tenté, chacun à sa manière et avec des fortunes diverses, de circonscrire le mal. Menacés tant par la dissidence locale que par les incursions étrangères, obligés de se débrouiller avec un système économique en instance de mort, ils ont surtout cherché à jouer la montre. Le contexte international les y aidés. Parce que l’Europe a longtemps hésité entre deux attitudes possibles : la méthode anglaise faite d’une politique dite des comptoirs, privilégiant exclusivement les intérêts commerciaux, et la méthode française plus “volontariste” (occupation en douceur, à coups de fortifications militaires, de pénétration institutionnelle et de mainmise économique). Sans oublier la méthode espagnole, belliqueuse voire simplement brutale.

Colonisation, mode d’emploi
Ce Maroc exsangue, en pagaille, complètement désarticulé, incapable de se remettre en ordre de marche, a formidablement aiguisé l’appétit de ses voisins européens, voire de tout le monde occidental. Ce n’est pas pour rien que, au moment de débattre du “problème marocain” à Madrid, douze pays occidentaux, un total impressionnant, sont représentés. A côté des voisins immédiats que sont la France et l’Espagne, on retrouve des pays comme l’Autriche, la Norvège, l’Italie et même les lointains Etats-Unis. Tous se sont pressés à Madrid pour se partager au mieux le gâteau marocain. Le Maroc, premier concerné, est pour l’anecdote, sous-représenté et arrive, le jour J, sans aucune proposition concrète, prêt à ratifier ce que les puissances étrangères lui auront proposé. L’historien Henri Terrasse écrit à ce propos : “Les Belges fondaient au Maroc des entreprises économiques, les Etats-Unis pensaient à se faire céder l’îlot de Perejil (ndlr, le même qui a provoqué la violente crise Maroc-Espagne plus d’un siècle plus tard, en 2002), l’Allemagne commençait par financer les explorations de Rohlfs et de Lenz et, sous couleur d’un établissement pacifique, projetait d’augmenter sa place au Maroc (in Histoire du Maroc)”.
Classiquement, la pénétration européenne a fait appel à trois instruments. L’exploration sociologique via des missions d’explorateurs (Eugène Delacroix, Pierre Loti, etc.), d’abord dans le nord et le long des côtes, ensuite dans le pays profond, a permis d’établir une radioscopie aussi fidèle que possible de la société marocaine. La suprématie économique a permis de créer un nouvel ordre local et d’assujettir le royaume à un consortium de banques européennes. Et les frappes militaires ont détruit les quelques foyers de résistance et fait entendre raison aux sultans.
Le malheur du royaume a été que sa décadence a coïncidé, dans le temps, avec l’émergence d’une nouvelle idéologie : le colonialisme. C’est la tendance lourde de l’époque. Au point que même un intellectuel au-dessus de tout soupçon, comme le poète Victor Hugo, se fend d’une phrase restée célèbre : “Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires”.
Le nouveau livre de Ali Benhaddou, L’Empire des sultans, qui vient d’être publié aux éditions Riveneuve, regorge de perles colonialistes. En plus de Hugo, l’auteur cite l’étonnant docteur Mauran, théoricien des races : “Si l’on trouve souvent le type du Maure pur, teint mat, nez busqué, œil noir et vif, barbe légèrement frisottante, dents grandes et espacées, haute taille, race de proie par excellence, il y a, à côté, des types qui déroutent et qui prouvent le croisement, l’abâtardissement de la race primitive, types indécis, épais et lourds, mulâtres à tous les degrés”. Le même Mauran, décidément intarissable, explique par ailleurs le malaise de “l’indigène” face à la modernité : “Ils sont encore loin de nous, loin comme ce passé qui les enserre d’un réseau atavique. Beaucoup ont voyagé et connaissent Marseille, Londres, Paris, l’Egypte. Dans l’étonnement où les plongea le spectacle de notre vie moderne, il entrait bien un peu de superstitieuse terreur et, quand nous les invitons à entrer dans la voie du progrès et de la civilisation, ils ont le vertige comme devant un gouffre insondable où ils craignent de sombrer corps et biens”. Les frères Tharaud, qui ont longtemps figuré parmi les conseillers du maréchal Lyautey, ne font pas dans la dentelle quand ils livrent à leur tour leur vision des Marocains : “Orgueilleux, fanatiques, corrompus, corrupteurs, jaloux les uns des autres, toujours prompts à la critique et peu enclins à reconnaître les services qu’on a pu leur rendre. Ce qu’ils font aujourd’hui est tout pareil à ce qu’ils faisaient hier. Beaucoup de luxe, aucune invention, trop paresseux pour conserver, trop peu doués pour inventer”.

France-Espagne : deux gendarmes pour le royaume
Si le vent du colonialisme a emporté des gens raisonnables et de brillants esprits humanistes, donnant lieu à d’épouvantables théories sur l’inégalité des races, c’est qu’il s’est toujours drapé d’une mission civilisatrice. Coloniser, c’est (se) développer. Le concept relève de la doctrine nationale dans tous les pays d’Europe nouvellement industrialisés. Pour faire passer la pilule aux rares récalcitrants, l’idée est alors d’exagérer les traits de la future colonie, dépeinte comme un pays riche mais inexploité, dominé par des barbares sans foi ni loi. La recette fonctionne et l’opinion publique épouse les vues de ses dirigeants.

Après avoir longtemps buté sur le veto de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, la France et l’Espagne profitent de l’internationalisation du problème marocain pour occuper définitivement le terrain. Le fruit chérifien est mûr, il menace de tomber à tout moment en cette fin de 19ème siècle. Les sultans ont accumulé suffisamment de dettes auprès des banques européennes : pour payer les tributs de guerres perdues, compenser l’assèchement de la manne fiscale… et maintenir leur train de vie fastueux (Moulay Abdelaziz, qui a régné entre 1894 et 1908, a même établi des records de dépenses inutiles). La faillite économique justifie à elle seule la mise sous scellés de l’administration marocaine.
La France et l’Espagne se partagent logiquement le royaume dans une sorte de concession-délégation offerte par l’ensemble des puissances occidentales. Si l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont fini par abdiquer au profit de leurs deux voisins du sud, c’est avec la garantie que la France et l’Espagne sécurisent les circuits commerciaux sur le sol marocain. En somme : un Maroc développé, doté de routes sûres et de moyens de transport modernes, est le moyen le plus sûr d’offrir une plus-value économique tant convoitée par les Européens.
C’est ce schéma qui a conduit le Maroc, après plusieurs siècles d’indépendance, à capituler officiellement en 1912. Déjà à terre, les mains et les pieds ligotés, le double protectorat qui lui est imposé apparaît même, comble de l’ironie, comme le seul moyen de le “sauver”.

 

Paroles de sultan. “Je veux aller me reposer en France…”

Sur les circonstances entourant la signature, par Moulay Hafid, du traité de protectorat, Ali Benhaddou rapporte, dans L’empire des sultans, deux anecdotes croustillantes.
“Moulay Hafid, le traditionaliste, est profondément secoué. Arrivé au pouvoir comme symbole de la résistance aux étrangers, il ne peut admettre d’être le sultan des Français. Obsédé par cette pensée morose, il interroge son interprète et conseiller diplomatique, Kaddour ben Ghabrit, érudit, compétent, grand serviteur de la France, futur directeur de l’Institut musulman de Paris :

• Pourquoi les Français restent-ils sur la côte marocaine ?

• Pour maintenir l’ordre et la sécurité, lui répond-il.

• Je comprenais cela au temps de mon frère qui était un souverain sans force, mais moi, je suis capable tout seul de maintenir l’ordre dans mon Etat.

• Les Français se rendront bien compte qu’il ne s’agit que d’une occupation provisoire, ajoute le conseiller.

Moulay Hafid le regarde longtemps, hoche la tête et dit :

• Quand Allah a créé la Terre, il a dit aussi que cette création était provisoire !

Gagné par le scepticisme, soumis à de fortes pressions, Moulay Hafid proteste d’abord, menace d’abdiquer, puis, dans la matinée du 30 mars 1912, finit par signer le Traité de protectorat. Le dernier jour de son règne, il déclare, résigné : “Je voudrais bien aller en France pour retrouver la paix et la sérénité”. Ce qui fut fait sur-le-champ”.

 

Chrono. Les dates-clés

• 1830. la France occupe l’Algérie et a du mal à cacher ses visées marocaines. Lyautey, architecte du protectorat, dira un jour : “Qu’on le veuille ou non, le Maroc est un brûlot aux flancs de l’Algérie et, à moins d’évacuer celle-ci, il faudra forcément y intervenir, car son anarchie a une répercussion étroite sur notre autorité et nos intérêts algériens”.

• 1844. Moulay Abderrahmane perd la bataille d’Isly contre la France. Seule la particularité du contexte international retarde, alors, l’occupation du pays. Mais les traités commerciaux se multiplient, ouvrant l’économie à la domination progressive de plusieurs puissances occidentales (Grande-Bretagne, France, Portugal, Espagne)

• 1845. Signature du traité de Lalla Maghnia, qui fixe les frontières maroco-algériennes. L’Algérie étant sous administration française, le royaume est dans la contrainte de céder une partie de son territoire oriental.

• 1851. C’est la famine au Maroc. Deux vaisseaux battant pavillon français mouillent dans le port de Salé. Ils sont chargés de blé et sont aussitôt pillés. La France bombarde Salé en représailles.

• 1860. Mohammed IV perd la bataille de Tétouan contre l’Espagne et fait appel à la Grande-Bretagne pour retarder une nouvelle fois l’occupation. Mais il est obligé, en retour, de payer un tribut à ses vainqueurs espagnols : une grande somme d’argent qu’il met deux ans à rassembler, un laps de temps durant lequel l’Espagne occupe et contrôle entièrement la région de Tétouan.

• 1880. Moulay Hassan 1er ratifie malgré lui les accords de la conférence de Madrid à laquelle douze puissances occidentales ont pris part. C’est le début du protectorat économique.

• 1902. Le Comptoir national d’escompte de Paris (CNEP, un géant de la banque, ancêtre de BNP Paribas) investit le Maroc, adossé à la Banque de Paris et des Pays-Bas. C’est tout le système financier du royaume qui change de visage, mais aussi de mains, passant des amines-comptables aux banquiers européens.

• Février 1912. Un mois avant l’officialisation du double protectorat franco-espagnol, les banques européennes fondent déjà la “Compagnie générale du Maroc”.

 

Une époque, un monde. Les révolutions du 19ème siècle

Deux événements majeurs ont marqué le monde au courant de ce siècle riche en bouleversements. La révolution industrielle et le colonialisme. Les deux sont étroitement liés puisque l’industrialisation de l’économie a rapidement créé une pénurie en matières premières qui a ouvert la porte à la conquête de nouveaux marchés, vierges de toute exploitation : les colonies. La Grande Bretagne a été, bien entendu, la pionnière en la matière, développant son économie et dominant le monde dès la fin du 18ème siècle. Elle a été suivie par le reste des puissances européennes tout au long du siècle suivant. Le colonialisme est alors apparu comme un débouché naturel, un besoin légitime. Pour la première fois dans l’histoire humaine, la croissance économique est devenue un moyen de conquête aussi sûr que la puissance militaire. Le Maroc, dans ce monde alors divisé en deux (les puissants et les colonisés), ne pouvait guère échapper à son sort. Il a rejoint, après une lente descente aux enfers, le long peloton des dominés. Quant au caractère tardif de la colonisation, il tient plus du miracle (les interminables querelles entre les puissances européennes sur le partage du “gâteau” chérifien) que d’une quelconque résistance interne.

 

Sélection. La biblio idéale

Charles de Foucauld (Reconnaissance du Maroc, 1888)

  •  Pierre Loti (Au Maroc, 1890)
  •  Charles-André Julien (Histoire de l’Afrique du Nord, 1931)
  • André Maurois (Lyautey, 1935)
  • Henri Terrasse (Histoire du Maroc, 1949)
  • Brahim Boutaleb (Maâlamat Al-Maghrib et Histoire du Maroc, 1967)
  • Abdellah Laroui (L’histoire du Maghreb, 1970, et Les Origines sociales et culturelles du nationalisme marocain, 1977)
  • Germain Ayache (Etudes sur l’histoire du Maroc, 1979)
  • Mustapha Bouaziz (Les nationalistes marocains au 20ème siècle, Chapitre 1, thèse de doctorat, 2010)
  • Ali Benhaddou (L’Empire des sultans, chapitres 1 et 2, 2010)

Source : Tel Quel

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Un siècle de colonisation franco-arabe : Comment le Makhzen a bradé le pays amazigh en 1912.


Les cent ans du Traité de Fès

Il y a cent ans naissait le protectorat franco-espagnol sur le Maroc à la suite d’une convention entre la France et le « sultan de Fès » Abd-el-Hafid. L’historien Pierre Vermeren revient sur cette page d’histoire dans L’Express.

Hafid trinque avec les colons français

Il y a cent ans, le 30 mars 1912, une convention était signée entre Eugène Regnault, ministre plénipotentiaire français à Tanger, et le « sultan de Fès » Abd-el-Hafid. Ainsi naît le protectorat franco-espagnol sur le Maroc, après des décennies d’activisme des deux puissances, l’occupation de vastes parties de l’Empire, une semaine de tractations, et 5000 soldats français sous les murs de la ville.

Accusé de trahison pour avoir livré le pays aux « chrétiens » à Algésiras, Abd-el-Aziz est déchu en 1908. Les tribus révoltées du Sud ont proclamé son frère Abd-el-Hafid. Mais le « sultan du djihad » n’a guère de marge de manoeuvre. Non que le pays soit livré à l’anarchie, comme le soutient le « Comité du Maroc » à Paris. Mais la régulation de l’Empire ne dépend que secondairement du Makhzen (ou palais impérial). La population et les tribus marocaines, aux trois-quarts berberophones, échappent au contrôle du sultan, dont la légitimité est d’abord invocatoire. Certes, il exerce son pouvoir sur 40 de médinas cernées de hauts murs, et sur la fraction du territoire appelée « bled makhzen ».

Le bled el-Makhzen, où la justice se vend, où l’injustice s’achète

Mais dans de sa « reconnaissance du Maroc », datant de 1883-84, Charles de Foucault décrit une situation médiocre: « Le bled el-Makhzen, triste région où le gouvernement fait payer cher au peuple une sécurité qu’il ne lui donne pas, où entre les voleurs et le qaïd, riches et pauvres n’ont point de répit; où l’autorité ne protège personne, menace les biens de tous, où l’Etat encaisse toujours sans jamais faire une dépense pour le bien du pays, où la justice se vend, où l’injustice s’achète, où le travail ne profite pas, ajouter à cela l’usure et la prison pour dette, tel est le bled el-Makhzen ».

« Pacification marocaine »

Encerclé et menacé par les tribus du Moyen Atlas, Abd-el-Aziz doit son salut à une intervention militaire française. L’occasion est trop belle pour lui imposer le traité (en 9 articles). Par cet acte, le sultan délègue ses droits régaliens. A son article 2, il stipule: « Sa Majesté le Sultan admet dès maintenant que le Gouvernement français procède, après avoir prévenu le Makhzen aux occupations militaires du territoire marocain qu’il jugerait nécessaire au maintien de l’ordre et de la sécurité des transactions commerciales et à ce qu’il exerce toute action de police sur terre et dans les eaux marocaines ». Ainsi s’ouvre la « pacification marocaine ». Entamée par Lyautey dès 1904 sur les confins, elle s’effectue désormais au nom du sultan chérifien. Elle dura 22 ans, jusqu’en 1934. « Aucune tribu n’est venue à nous sans avoir été préalablement vaincue par les armes », écrit le Gal A. Guillaume, évoquant les 340 tribus, et l’interminable « pacification » qui coûta 60 000 hommes à l’armée française.

De quel droit prenons-nous le Maroc? N’ajoutez pas, Messieurs, que c’est pour promouvoir la civilisation

A la Chambre, Jean Jaurès avait refusé de ratifier le traité: « Et d’abord, je vous demande de quel droit prenons-nous le Maroc? Où sont nos titres? On prétend que c’est pour rétablir l’ordre… N’ajoutez pas, Messieurs, que c’est pour promouvoir la civilisation… Il y a une civilisation marocaine capable de révolution et de progrès, civilisation antique et moderne… ». « C’est pour cela qu’au nom du droit bafoué, moqué mais qui est la grande réalité de demain nous protestons contre le principe même de ce traité de protectorat… ». Mais les logiques impérialistes à l’oeuvre se doublent des ambitions politiques et esthétiques du Gal légitimiste Hubert Lyautey.

Ayant observé le Maroc depuis l’Oranie voisine, il veut reconstruire un trône alaouite jugé vacillant. Sitôt le traité signé, des forces militaires makhzen se soulèvent et des tribus encerclent Fès et ses 100 000 habitants. L’acte signé par Regnault doit être détruit. Mais les tribus sont repoussées par la garde française. Le président du conseil, R. Poincaré, charge le 27 avril 1912 Lyautey d’appliquer le traité au titre de commissaire résident général (article 5). Celui-ci déclare à Casablanca le 15 mai 1912: « Je porte à la santé de Sa Majesté le sultan, souverain de ce pays, que j’ai avant tout, la mission d’aider à raffermir son autorité et à établir l’ordre de la sécurité. J’y apporterai tout mon dévouement et toute ma loyauté ».Mais Lyautey sous-estime la « lame de fond berbère » qui menace la dynastie alaouite, selon les mots du Gal G. Spillmann. Après cinq siècles de résistances aux impérialismes (portugais, espagnol, ottoman, français et britannique), l’appel au djihad est une tradition qui a toujours sauvé les libertés berbères et marocaines.

Le sultanat de ses rêves

Fin mai 1912, Lyautey est dans Fès. Les tribus du Moyen Atlas et du Rif envoient des milliers de cavaliers qui lancent l’assaut contre la capitale impériale. Seule l’aide française reçue d’Algérie et de Casablanca, début juin 1912, parvient in extremis à briser l’étau au prix de furieux combats. Le rêve du protectorat a failli sombrer. Mais déjà, un troisième soulèvement éclate dans le Sud, où le cheikh Ahmed El Hiba est proclamé chef du djihad à Tiznit le 3 mai 1912, puis sultan à Marrakech le 15 août. Les guerriers chleuhs et arabes sont repoussés par l’armée française.

Le sultan Abd-el-Hafid, sorti du piège de Fès, abdique au prix fort, laissant Lyautey choisir le sultan avec qui il va construire le sultanat de ses rêves.

Que reste-t-il de cette histoire un siècle plus tard ? Le Maroc est devenu un royaume en 1957, dont les règles de succession s’apparentent désormais à celles des Bourbons. Le rêve lyautéen d’une monarchie puissante, administrative et incontestée, est devenu réalité. Après avoir échoué à chasser Mohammed V, la France coloniale déclinante lui a remis un pays pacifié comme jamais depuis Moulay Ismaël (fin XVIIe siècle). Les tribus berbères ont perdu leurs libertés ancestrales, et les fils de chefs tribaux loyaux ont édifié l’armée marocaine. Les Rifains, qui ont échappé à cette normalisation, manquent de renverser l’édifice lors du la Guerre du Rif des années vingt. Puis à l’indépendance, ils tentent de recouvrer leurs libertés en 1958 et 1959, mais la sanction militaire est impitoyable.

En un siècle, le Maroc est devenu un autre pays, et les Marocains ont peu à voir avec leurs ancêtres. Vaincus, les berbères sont marginalisés. Même le rapport à l’islam a profondément changé en s’alignant sur le Moyen-Orient. Pourtant, dans les périphéries du pays, le feu couve sous la cendre en ces temps de crise économique impitoyable. Après Sefrou dans le Moyen Atlas en 2008, Laâyoune et Sidi Ifni au Sud en 2009, El Hoceima, Ajdir, Tanger, Nador et Taza dans le Nord, Tiznit et Dakhla ont grondé. L’écho de ces contestations, souvent violentes, parvient très assourdi en Europe. Mais il rappelle que le Makhzen n’en a pas fini avec ses insoumis, et que la question des libertés marocaines demeure posée.

Pierre Vermeren, historien du Maghreb contemporain Paris 1, dernier ouvrage paru, Misère de l’historiographie du Maghreb depuis 1962, Publications de la Sorbonne, Paris, 2012.

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Lu pour vous : Quelques pages de "Iɣed n tlelli"


Couverture, 140 pages.

 (Pages : 17 à 21)

Tigira n mars 1933

Inna-i Sekku Azelmaḍ, imi-nnes izwa. Udem iwraγ amm tawda. Irwas win umettin:

- Seksew!

Beddiγ γef tfednin, greγ allen γer aneqqer d-tekka tallest. Ageḍrur izdey igenna d wakal. Issentel udem azegzaw n tafuyt. Izeggwaγ. Ila aḍu n tmettant d tfekkiwin ircan isḍiḍiyen. Ukiγ d udrar ar ittergigi ddaw yidasilen-inu d wul-nnes ar ittwaγ amm win uγilas ittutersen. Anniγ iwaγezniwen ar ttazzlan amm yinfalen. Igḍaḍ ar kkaten s wafriwen ur ssinen mani γer ttraran udem. Temḍerway g udrar.

Nniγ-as:

- Matta yixxan-a?

- Tamurγi! Ikabaren n tmurγi taberrkant. Aḍar iṭfar aḍar. Afriw ikkat afriw. Adida da issiwid. Axbac iγwma s yidammen. Ifassen da ten-suddumen. Iqqucan cwan amm yimegwran. Gezmen tasa n yimezdaγ. Sell i wakal-nneγ da ittwaγ ddaw titiwat n wuzzal. Timura γef tekka tenber-asent udem. Tenγa irban, tisednan d yiregzen. Tesγwas urtan trar medden d isemxan. Tamurγi n wuzzal. Tar ul. Tar tasa. S ugari, tra ad aneγ-tenbeḍ. Ad aneγ-tneγ. Tekref-aγ ifassen, allaγen d wulawen …

Ur yad da ttiselliγ i wawal-nnes. Ammi γifi yaggug. Griγ aγuyyi allig ṭṭaqqsen yiẓuran n ugerḍ-inu. Irar-i-d udrar tiqqlit. Irgag amm nek. Ul n udrar ilqaq amm win yimezdaγ-nnes. Gnunnin yiselliwen. Adida-nnsen irwas win tegniw. Ar ten-seksiweγ allig nn-aγen asif iγwban. Ftuttsen gen iberyan. Ammi nγan iman-nnsen. Skecmen tawda g wul-inu. Ur ssineγ maγ allig ggwdeγ ad frurin yimezdaγ amm yiselliwen.

Smaneγ ulli kessaγ. Annayeγ-tent duyent. Ar ttergigint ammi ẓrant uccen. Ṭṭukkint. Isdi-tent uγuyyi-nu immγen g wasif n tawda. Zdiγ tarula γer iγrem n Tana ad nn-sselkmeγ aneγmis.

Inna-i-d, imeṭṭi g yiles, tirrget g wul:

- Aḍar aεrab … Arkes aṛumi ! Nniγ-ak … Aεrab d Uṛumi!

Ur ukizeγ awal-nnes. Nek γas arba ameẓẓan ayed giγ. Γas ameksa. Ur ssineγ mayed msen Waεraben ula Iṛumiyen. Zdiγ tarula, idasilen-inu ar ttemneqqaren γef wakal n udrar amm yiḍarren n tmurγi.

Inna-i-d diγ:

- Williγ nin-d iysan d yileγwman. Wi yuwi-ten-d wuzzal. Maka amm wi amm williγ ! … Amm williγ!

Nniγ-as-d, imi-inu itkar s wakal d-ssnekrent wulli:

- Illa umuttel!

Inna-i:

-Illa yimenγi ayed izwaren!

Nniγ-as:

- Imenγi?

Teg akw tudert-nneγ γas imenγan!

Neṛmi asgunfu!

Iga ammi ur i-isella, inna-d:

- Assnaṭ, Aεrab. Assa, Aṛumi. S ugari d tkendawt ad degneγ baḍen. Yitsen kerfen-aγ ilsawen, ifassen d yiḍarren s udlis-nnsen. Wiyeḍ, ran ad asen-nessudum ifassen d tzukin. Nella ger yigenna d wakal. Nettyarna.

- Mek nettyarna ur ta nennaγ, i max ad tazned medden γer imenγi? Key trid uxla imezdaγ ad ttunγan tidired key.

- Xseγ ad aneγ-ibḍu wasif n yidammen nekwni d Yiṛumiyen akken ad ur sar ten-neṭfur!

Isawel-d ka agensu-nu. Awal-nnes iγwba. Inna:

- Asif n yidammen? Hat ibḍa-aγ yad d yinselmen. Han amata g yimezdaγ isul ittukraf s yikerkas-nnsen. Ččan seg yimkuraren-nnsen iqburen d yimaynuten. Zedγen-asen ifadden amm waṭṭan. Ssgerden-asen inelliten. Ur zmiren ad griwlen, ad swinegmen, ad bedden, ad mmectegen ula sawlen!

Zdiγ tarula γer iγrem. Isawel-d yan umeksa, inna-i:

- Mani γer tezdid tarula?

Nniγ-as:

- Tamurγi! Ikabaren n tmurγi! Kkan-d mayed igan aqqa. Γer iγerman-nneγ, zdin-d tawada.

Iduy. Iddem ar ireggwel. Ur issin matta tunant t-iwtan.

Aneγmis yaγ akw idurar d yiγerman n Ayt Yafelman. Irẓa uzbu n Ayt Σeṭṭa g Saγru deffer n sin yiyyar n yimenγi. Ugar n kumraw (40) n yisufag d tamraw n yigiman (80 000) n yiserdasen ayed d-tessenker Fransa mgal n sin n yigiman d tẓat n timmaḍ (2 900) n yinezbayen ilan γur kraṭ n timmaḍ (300) n yimrigen. Rwin-ten.

Ggzen-d Ayt Σeṭṭa seg udrar g kkan ssenfin. Knan. Dat Yiṛumiyen, sersen ifadden d yiyerriten γef wakal ammi da ttẓallan. Γerden mayed lan γef tmurt-nnsen sswan s yidammen. Aṛumi ibedda. Tiyenzar-nnes g yigenna.

Aṭas n yimezdaγ ayed ittunγan. Agari ičča medden. Isfeḍ amata degsen γef wudem n wakal. Timγarin d yirgazen zban allig rẓan. Ur knin. Ayt Σeṭṭa ur ğǧin knin i awed yan.

Inna diγ:

- Teγli tawda imezdaγ. Smattren ifeckan-nnsen, asin irden, timẓin, asengar d akw mayed lan. Zdin tawada s uzir γer idurar n Baddu d Ḥemdun. Uwin tiγeṭṭen, ulli, ifunasen, iserdan. Zrin iγerman-nnsen alin adrar ad rulen i Uṛumi. Tisednan d yicirran ffren g yifran. Iregzen smattren imrigen. Ggullan ttnaγen mgal n yiserdasen n Fransa ar tigira.

Inna-i ammi yannay tawda i-ikerfen anelli:

- Ul-nnek ilqaqen assa amm win unuguḍ, asekka ad idus. Ad yimγur. Ad idwel amm win uγilas … Ngum tin Bugafer, timiḍiwin d tmiḍiwin n Yimaziγen d Tmaziγin ayed ittunγan g yidurar n Waṭlas lumar g tin Tzegzawt. Tahamajiyt n Yiṛumiyen ur tli tilisa allig γalen medden is ur lin ulawen. Awed yat tewsit isarsen ifadden γef wakal min imenγi. Awed yan degsen iknan i Uṛumi. Zban allig rẓan.

Tudert n yimezdaγ tekkefrurey. Ur teswi awed iγef n tissegnit. G yitsen yiγerman n udrar, da settin Yiṛumiyen iregzen, timγarin d yirban, awin-ten. Awed yan issnen γer mani. Da zeddin yimezdaγ tawada ard ḍren s laẓ, fad d uṛmay. Awed yan d-ittuγulen. Wenna idusen, izbu, nγen-t[1].

Sseknan medden iγfawen. Ttyarnan. Ddren g timmuzdert.

Festiγ. Allen-inu mmγent s yimeṭṭawen. Ulli-nu iduyen ttint-i. Ur ukizent. Annayeγ tawda g wallen-nnsent ilan ini n yilmuten n Waṭlas.

Usiγ amrig-inu γef yiγir. Zdiγ tawada awed nek γer adrar n Baddu. Ul-inu innuγjef. Iγufa. Ira ad ibbaqqi zund agari.

Inna-i:

- Key tsuled tmeẓẓiyd γef yimenγan d ugari. Qqim idi g yiγrem. Nek ad sskareγ agari. Key ad t-inn-tessiwiḍed i yinezbayen.

- Waxxa!


[1] Aya issker-t ujiniral Manjan (Mangin) mi ttinin “Agezzar n 14-18” g Waṭlas Anammas. Kigan n yimezdaγ ayed inγa s yimki. Ittyassen s thamajiyt-nnes.

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Mémoire


Partisans, pieds nus, près de Baddou. Début des années 1930. (En bas) des résistants armés de leurs vieux fusils et de leur courage légendaire. Ils avaient réussi à faire face aux armées coloniales françaises durant plusieurs années.

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Zayd U Hmad raconté par Moha Ou Ali Khettouch


Dans son livre «Azour amokrane ne meurt jamais … », Moha Ou Ali Khettouch consacre 12 pages (63 à 75) à l’histoire de Zayd U Hmad. Cette partie de son livre est intitulée «Oh Zaid, sauve ce qui en reste …»

1- 1932 : Zayd U Hmad abat deux aviateurs militaires français dont l’avion avait fait un atterrissage forcé dans la plaine de Tamtetoucht.

2- 1934 : A Tigounsa (dans la vallée de Ghéris), il tue son «patron» français.

3-Juillet 1934 : Il tue un officier et 8 légionnaires à Tizi n Uderbal.

4- A Aqqa n Tizgui, il tue 4 éléments commis pour assurer le barrage mis en place pour sa recherche et sa capture.

5- Juillet 1934 : Il attaque et incendie un camion de ravitaillement qui assurait la liaison entre Imtghren (Ksar Souk) et Goulmima.

6- Août 1934 : Il abat le propriétaire d’un bar-épicerie à Tinghir ainsi que 5 légionnaires.

7- Novembre 1934 : A Ikkouden (près de Tinghir), Zayd U Hmad tue 6 légionnaires en faction à l’entrée du défilé de Tizi n izouzan.

8- Décembre 1934 : Il attaque une colonne de légionnaire stationnée à Agerd Zegzaouen à Msemrir, tuant 3 d’entre eux.

9- Zayd U Hmad a été tué à Tadafalt (date non indiquée par l’auteur). Selon lui, il a été abattu par Hmad Ou Said Ou Trirout.

Référence :

«Azour amokrane ne meurt jamais … », Moha Ou Ali Khettouch, Edition de l’agence de presse et d’information. Casablanca 1991

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Les opérations menées par Zayd U Hmad d’après Raymond Lauriac (La vigie marocaine)


Les attaques menées par Zayd U Hmad «et sa bande» contre l’armée française et ses supplétifs dans la région de Tinghir ainsi qu’à Asoul d’après des articles de presse publiés dans le quotidien « La Vigie marocaine » en 1936 par Raymond Lauriac :

1-    11 juin 1934 : Plusieurs légionnaires (nombre indéterminé) ont été tués dans une attaque menée contre un carrosse de l’armée française sur la piste de Tizgui.

2-    26 juin 1934 : Le lieutenant Roger Philippon tué à Asoul.

3-    En 1934 aussi (jour non indiqué), Zayd et «sa bande» attaquent une corvée débonnaire à Talanaït Moulay Ali, sans faire de victimes.

4-    Juillet 1934 : Il attaque le campement d’un détachement envoyé en reconnaissance dans le col de Timesraï, à 10 km au nord de Tinghir, tuant un mokazni.

5-    Décembre 1934 : Il attaque « en plein après-midi » la garnison d’Ouaoukouden. Un militaire a été tué et deux autres blessés.

6-    27 janvier 1935 : Il abat le sergent chef Cristani à la sortie des gorges de Tinghir.

7-    17 août 1935 : Zayd et deux de ses complices attaquent et séquestrent trois civils à Timadrouin. Ils les dépouillent de leurs biens avant de les libérer.

8-    22 août 1935 : Il tue le cheikh M’Bark Ou Bouâza (des Ait Ouritan) et un de ses amis à l’entrée des gorges de Tizgui.

9-    Fin décembre 1935 : Il attaque une cantine à Tinghir, tuant trois légionnaires et blessant trois mokhaznis et un client israélite.

10- Zayd U-Hmad a été tué le 5 mars 1936 à Tadafalt. 

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Une photo


Assou U-Baslam, héros de l'épopée de Bougafer

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Six nouveaux coups de main des « hors-la-loi » du Todhra


Ces trois articles ont été publiés en mars 1936 après la mort de Zayd U-Hmad par le quotidien « La Vigie marocaine ». La série a été intitulée : "Zeïd, roi des djicheurs". Aucune modification n’a été introduite sur ces articles.

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Six nouveaux coups de main des « hors-la-loi » du Todhra… qui malgré toutes les recherches restent insaisissables.

Les trois attaques à main armée auxquelles Zeïd Ou Ahmed et ses complices s’étaient livrés à environ un mois d’intervalle, avaient suscité une émotion assez vive dans la région de Todhra. Cependant, de tels faits n’étaient point très surprenants, car, en réalité, Tinerhir, qui est au centre de la vallée, n’était occupée que depuis le 18 février 1933 et nous n’assurions donc l’ordre que depuis un an dans ces parages difficiles, bordés au nord par les sommets très escarpés du Grand Atlas et au sud par le relief chaotique du Djebel Sagho. Or, ces deux massifs offraient des ressources idéales pour les embuscades.

D’autre part, nos troupes avaient de multiples taches à assumer, car, tout en surveillant les ksours pour les protéger contre les actes de banditisme, elles n’en devaient pas moins assurer leur tâche de pacification dans les régions voisines. Ainsi, tandis que se déroulaient les événements relatés dans ces articles, les troupes de Tinerhir participaient à une actions destinée à couvrir le groupe mobile marchant sur l’oasis de Tazzarine, tout en luttant dans le haut Todhra contre un groupe de dissidents établis au col de Tinezraï, au nord de Tinrhir. Par ailleurs, le gros de nos forces s’employait à réduire la dissidence du djebel Sagho dirigée par Hadj Hasso Ou Ba Sellam. Pour faire face à ces tâches multiples, nos forces devaient se livrer à de continuels déplacements impliquant de nombreuses difficultés de ravitaillement et comportant des dangers d’attaque de convois.

Une embuscade pour rien

Pourtant, il devenait nécessaire d’infliger une sévère punition à Zeïd et à ses complices et de mettre un terme à leurs exploits. A cet effet, un groupe de la fezza de Tinrhir leur tendit une embuscade nocturne à Talaïnt-Moulay-Ali. Ayant appris que les bandits se trouvaient dans les parages, on simula une corvée débonnaire qui était en réalité un groupe d’askris fortement armés. Comme on l’avait prévu, Zeïd et sa bande attaquèrent la corvée, mais ce fut le tir des askris qui leur répondit. Malheureusement, dans la nuit, le tir fut mal ajusté et les trois malandrins, poursuivis par les askris, parvinrent à s’enfuir à la faveur des ténèbres. Mais, ils durent avoir chaud, car, dans leur fuite précipitée, ils laissèrent tomber la montre-bracelet volée sur la dépouille mortelle du lieutenant Phillippon, tué à Assel, le 26 juin 1934, et le bidon d’un des légionnaires tués le 11 juin dans l’attaque de l’araba sur la piste de N’Tisgui.

Un mois plus tard, nouvelle attaque sur le campement d’un détachement envoyé en reconnaissance dans le col du Timesraï, à 10 kilomètres au nord de Tinerhir, au delà des gorges. Comme dans la plupart des coups de main précédents, les bandits ont choisi la tombée de la nuit pour perpétrer leur coup. Et, à la faveur de l’obscurité, ils parviennent encore une fois à échapper à la poursuite, non sans avoir abattu l’un de nos partisans et blessé deux chevaux.

Dans les premiers jours de décembre 1934, dans les mêmes parages, des coups de feu sont tirés sur la garnison de la tour de garde d’Ouaoukouden, non loin d’une source située dans un ravin très escarpé. Cette fois, l’attaque a lieu en plein après-midi et on donna immédiatement l’alerte. Des patrouilles ont détachées vers le lieu où l’attaque s’est produite et elles trouvent un askri tué et deux de ses camarades blessés, baignant dans leur sang. L’emplacement d’où les bandits avaient tiré était si escarpé (…) eu le temps de gagner leur repaire avant que les patrouilles aient escaladé les rochers.

 Un groupe extrêmement mobile

Voici déjà sept mois que Zeïd et ses hommes tiennent la campagne, opérant parfois à deux, à trois ou à quatre personnages. Lesquels ne sont pas toujours les mêmes. Certains lui indiquent les coups à entreprendre, y participent avec lui, puis regagnent leurs ksar en attendant que l’effervescence s’apaise, tandis que Zeïd quitte l’endroit et va poursuivre ailleurs ses exploits, avec beaucoup d’autres complices. La crainte que les bandits inspiraient aux gens faisait taire les langues et leur grande mobilité rendait les mesures de défense inefficaces.

C’est ainsi que, le 27 janvier 1935, le sergent chef Cristanti qui, accompagné de deux hommes précédait le détachement qu’il commandait, avait à peine parcouru quelque centaines de mètres, lorsqu’à la sortie des gorges il fut foudroyé d’un coup de fusil. Le détachement, le premier moment de surprise passé, se lança à la poursuite des bandits, mais ceux-ci réusssirent encore une fois à échapper en se dissimulant dans les rochers.

Quelques mois plus tard, le 17 août 1935, Zeïd et deux de ses hommes de main attaquèrent trois indigènes qui revenaient avec les bourricots de Timatriouine. L’attaque eut lieu en fin de journée, non loin de la tour de garde de l’Ourf entre Tinrhir et Foum-el-Kous sur la piste de Tinrhir à Boulmane. Sous la menace des fusils, les trois indigènes et leurs montures durent se rendre à l’écart de la piste et là, ils furent dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, y compris leurs vêtements. Puis, quand la nuit fut venue, les bandits leur redirent la liberté.

Cinq jours plus tard, le cheik Embarek Ou Bouazza, des Aït Ouritane, à l’entrée des gorges Todhra, accompagné d’un de ses amis, parcourait le ravin de Dounab, lorsqu’ils tombèrent dans une embuscade qui leur fut tendue. Le cheik et son compagnon furent tués, dépouillés, et leurs armes et munitions leur furent enlevées.

Zeïd et ses complices, paraissent assurés de l’impunité la plus complète, puisque, cette fois encore, malgré toutes les recherches, on ne parvient pas à les arrêter.

Mais, tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se casse…

Raymond Lauriac

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